Mécanismes d'action
des agents de l'anesthésie

H. Keïta-Meyer1,*, S. Dahmani2

1 Service d'anesthésie, CHU Louis Mourier, 178, rue des Renouillers, 92701 Colombes ;
2 Service d'anesthésie-réanimation chirurgicale, hôpital Beaujon, 100, boulevard du général Leclerc, 92110 Clichy, France
* e-mail : hawa.keita@lmr.aphp.fr

POINTS ESSENTIELS

· Les canaux ioniques couplés à des récepteurs sont les cibles privilégiées des agents anesthésiques aux concentrations cliniques (micromolaire à millimolaire).

· Les récepteurs de l'acide -aminobutyrique de type A (GABAA) sont les meilleurs candidats en raison de leur distribution ubiquitaire au niveau du SNC, de leurs rôles physiologiques essentiels et de leur sensibilité à de nombreux agents pour des concentrations cliniques.

· D'autres récepteurs canaux comme les récepteurs du glutamate, de la glycine, de la sérotonine-3 (5-HT3) ou encore les récepteurs nicotiniques de l'acétylcholine (nAch) sont des cibles agents anesthésiques.

· Les canaux sodiques, potassiques et calciques ont également été reconnus comme des cibles importantes pour les anesthésiques généraux.

· La sédation implique essentiellement l'activation des récepteurs GABAA composés de sous-unités 2, alors que l'hypnose implique plus spécifiquement les sous-unités 3 de ces récepteurs.

· Pour les agents volatils comme pour les anesthésiques intraveineux, sédation et hypnose sont essentiellement liés à une dépression des neurones corticaux.

· L'action immobilisatrice des agents volatils dépend de manière prédominante d'une dépression des neurones spinaux, alors que les anesthésiques intraveineux produisent l'immobilité via des actions spinales et supraspinales.

· L'amnésie semble induite par une action sur les récepteurs GABAA de l'hippocampe composés d'une sous unité 5.

· Pour le propofol, une variabilité interindividuelle liée au sexe a été décrite, avec une sensibilité plus importante des hommes par rapport aux femmes.

· La pharmacogénétique des agents anesthésiques, est encore embryonnaire mais représente une piste intéressante pour envisager d'optimiser l'efficacité et prévenir la toxicité de agents anesthésiques.

INTRODUCTION

Depuis leur introduction dans la pratique clinique il y a environ 150 ans, et après plus de 100 ans de recherche, les sites d'action et les mécanismes moléculaires des anesthésiques au niveau du système nerveux central (SNC) sont toujours incomplètement élucidés. Aujourd'hui encore, il est particulièrement complexe d'expliquer comment des agents aussi différents sur le plan de la structure chimique peuvent induire une anesthésie, cet état clinique qui associe : hypnose, amnésie, immobilité, analgésie et perturbation des réactions du système nerveux végétatifs[1]. L'apport de nouvelles techniques d'investigation comme le « patch-clamp » , la « mutagenèse dirigée » , les « animaux transgéniques » ou la « neuro-imagerie fonctionnelle » a tout de même permis de réaliser des progrès tangibles dans la compréhension intime de ces mécanismes. Ainsi l'identification de multiples cibles moléculaires et sites anatomiques et la découverte du rôle déterminant des canaux ioniques ont été possibles [2].

L'objectif de cette conférence d'actualisation est de faire le point sur les données récentes concernant les cibles et les sites d'action anatomiques des agents anesthésiques. Seront également discutées les données prometteuses mais encore préliminaires, voire embryonnaires, sur la variabilité interindividuelle face aux agents anesthésiques, en fonction de modifications liées au sexe ou à la génétique.

RAPPEL DES TECHNIQUES D'INVESTIGATIONS

Le « patch-clamp ». Méthode qui permet d'enregistrer en temps réel l'activité d'un seul canal ionique.

La « mutagenèse dirigée ». Technique qui permet la mutation ciblée d'un ou de plusieurs acides aminés au niveau d'un récepteur

Les « animaux transgéniques ». Souris « knock-out ». Ce sont des animaux chez qui on introduit une mutation génétique à type de délétion au niveau d'une cible potentielle, ce qui les rend déficients pour cette cible. Souris « knock-in ». On introduit une modification génétique de la cible moléculaire, en changeant par exemple un seul acide aminé (point de mutation). L'avantage du knock-in versus le knock-out est l'absence d'altérations des fonctions physiologiques et de la distribution anatomique de la cible au niveau du SNC. Cette cible pouvant être par exemple un canal ionique.

Les « techniques de neuro-imagerie fonctionnelle ». Essentiellement résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et tomographie par émission de positons (Pet-Scan).

GÉNÉRALITÉS SUR LES CIBLES MOLÉCULAIRES
DES AGENTS ANESTHÉSIQUES

Il existe aujourd'hui une accumulation de preuves indiquant qu'aux concentrations cliniques (micromolaire à millimolaire), les canaux ioniques couplés à des récepteurs sont les cibles privilégiées des agents anesthésiques [3] [4] [5]. Les récepteurs de l'acide -aminobutyrique de type A (GABAA) sont les meilleurs candidats en raison de leur distribution ubiquitaire au niveau du SNC, de leurs rôles physiologiques essentiels et de leur sensibilité à de nombreux agents pour des concentrations cliniques [2]. Certains anesthésiques généraux agissent également sur d'autres canaux ioniques, comme les récepteurs de la glycine, nicotinique de l'acétylcholine (nAch), de la sérotonine-3 (5-HT3), et du glutamate (-amino-3-hydroxy-5-methyl-4-isoxazole propionic acid (AMPA), kainate et N-méthyl-D-aspartate (NMDA). Les canaux ioniques voltage-dépendants comme les canaux sodiques, potassiques et calciques ont également été reconnus comme des cibles importantes pour les anesthésiques généraux [3]. Des données récentes particulièrement intéressantes objectivent le rôle des canaux potassiques types 2P-K+ (two-pore-domain ‘leak' K+) qui participent au maintien du potentiel membranaire dans de nombreuses cellules, ainsi que celui des canaux HCN (hyperpolarization-activated, cyclic nucleotide-gated) appartenant à une famille qui donnent lieu aux courants « pacemaker » ou encore des canaux Na+ voltage-dépendants présents en présynaptique [2].

Enfin, de nombreux arguments plaident en faveur d'une modulation de la libération et de la capture à haute affinité des neurotransmetteurs dans l'action de ces agents [6] [7] [8].

Structures moléculaires des récepteurs canaux
et actions des agents anesthésiques

Les récepteurs GABAA, glycine, 5-HT3 et nACh appartiennent à une superfamille de récepteurs canaux ayant une évolution commune [9]. Les membres de cette superfamille sont tous composés de cinq sous-unités (configuration pentamérique) qui s'assemblent entre elles pour former le canal perméable aux ions et le complexe récepteur [5]. Chaque sous-unité est constituée d'un grand domaine N-terminal extracellulaire, quatre segments transmembranaires (TM1-TM4), une boucle intracellulaire entre TM3 et TM4 (domaine de régulation du récepteur, avec des sites de phosphorylation), et un court domaine C-terminal extracellulaire [10] (figure 1). Les sites de fixation des agonistes se situent au niveau du domaine extracellulaire N, alors que c'est au niveau des chaînes d'acides aminés du segment TM2 que se situe le pore du canal ionique (figure 1). En revanche, les récepteurs au glutamate appartiennent à une classe distincte de canaux ioniques. Ces récepteurs ont trois segments transmembranaires (M1, M3 et M4) plus une boucle re-entrante cytoplasmique (M2) qui abrite le pore du canal ionique. Ainsi, le domaine N-terminal est localisé en extracellulaire, et le domaine C-terminal est intracellulaire (figure 2). La constitution du récepteur glutamatergique est soit tétramérique soit pentamérique [11].

Figure 1. Représentation schématique d'un récepteur canal de la superfamille (GABAA, glycine, nicotinique, sérotoninergique) et de ses cinq sous-unités qui s'assemblent pour former le canal. Les sous-unités ont un domaine long N-terminal extracellulaire où se fixent les agonistes endogènes, quatre segments transmembranaires (TM), une boucle intracellulaire entre TM3 et TM4, et un court domaine C-terminal extracellulaire. Pour chaque récepteur, le pore du canal ionique est constitué par l'assemblage des segments TM2 des différentes sous-unités [11].

 

On sait aujourd'hui que la plupart des agents inhalés, à savoir tous les éthers (isoflurane, sévoflurane, desflurane et enflurane) et certains alkanes (comme l'halothane) renforcent la fonction du récepteur GABAA [12] (figure 3). Ils augmentent de façon extrêmement efficace l'ouverture du canal Cl- couplé au récepteur GABAA et majorent ainsi la transmission inhibitrice aussi bien au niveau synaptique qu'extrasynaptique [2].

Figure 2. Représentation schématique des récepteurs glutamatergiques (ionotropiques). Le récepteur NMDA possède un canal perméable au Ca2+, K+ et Na+ et des sites de fixation pour la glycine, le Zn2+, la phencyclidine (PCP) et le Mg2+ (qui régule la fonction de ce canal). Le récepteur kainate a un canal perméable au Na+ et au K+. Le récepteur kainate-quinsqualate-A (AMPA) a un canal très semblable au récepteur kainate avec une perméabilité au Na+ et au K+ et un site de fixation pour le Zn2+ [11].

 

 

Figure 3. Sur des neurones de ganglions rachidiens de rat en culture, l'halothane à 0,86 mmol potentialise par un facteur 3 à 4 la réponse du récepteur canal GABAA en présence d'une faibles concentrations de GABA (3 x 10-6 M).

 

La majorité des agents intraveineux, y compris le propofol et l'étomidate, modulent sélectivement le récepteur GABAA en augmentant et en prolongeant la liaison du GABA libéré à partir des terminaisons présynaptiques [2]. Ils augmentent ainsi la durée d'ouverture du canal [2]. Certains anesthésiques intraveineux, à de plus fortes concentrations, peuvent également ouvrir le récepteur GABAA en l'absence du neurotransmetteur. Le propofol ralentit la désensibilisation du récepteur GABAA, un phénomène très important lors des activations rapides et répétitives des synapses inhibitrices [13].

En plus de leur action prédominante sur les récepteurs GABAA, les anesthésiques volatils dépriment la transmission excitatrice au niveau présynaptique, où leur principale action est une réduction du glutamate libéré [2]. En revanche, les agents anesthésiques inhalés non halogénés comme le xénon [4], le protoxyde d'azote [14], le cyclopropane [15], ainsi que les agents intraveineux comme la kétamine [16], ont peu ou pas d'effet sur les différents sous-types de récepteurs GABAA testés jusqu'à présent. Pour autant, ils dépriment la transmission excitatrice postsynaptique liée à l'action du glutamate sur le récepteur NMDA (figure 4). De nombreux anesthésiques volatils, souvent à des concentrations subanesthésiques, inhibent également les récepteurs nAChR. Cependant, ces récepteurs pourraient être plus impliqués dans l'action antinociceptive qu'immobilisatrice des agents volatils [17] [18].

Figure 4. Courants enregistrés par la technique du patch-clamp configuration « cell-attached » après l'application de 10 m de NMDA sur des neurones de l'hippocampe. Les courants ont été enregistrés à partir de deux cellules différentes, en présence et en l'absence de 0,1 M de kétamine. Le courant entrant est représenté par une déflexion négative [3].

 

Grâce aux techniques de biologie moléculaire comme la construction de récepteurs chimériques ou la mutation d'un seul acide aminé, on a pu identifier les régions et/ou les sites critiques pour l'action des anesthésiques. La littérature dans ce domaine précis est extrêmement abondante et florissante. En voici quelques exemples importants :

- les expériences sur les sous-unités 1 du récepteur à la glycine et 1, 2, 1 et 1 du récepteur GABA ont permis d'identifier des acides aminés spécifiques situés entre TM2 et TM3, indispensables pour la potentialisation de ces récepteurs par les agents volatils, ceci en présence de leurs agonistes [19] [20] [21] ;

- la potentialisation de l'action du GABA par le propofol est également affectée par un point de mutation spécifique présent en TM2 sur la sous-unité du récepteur GABAA [22] et TM3 [20] ;

- la sensibilité des récepteurs NMDA à la kétamine est déterminée par la présence d'un résidu arginine au niveau du segment M2 des sous-unités 2 (NR2B) et 1 (NR1). Ce résidu constitue le site du bloc Mg2+ des récepteurs NMDA [23] [24].

Ces travaux remarquables démontrent définitivement la haute spécificité de l'interaction des anesthésiques avec les récepteurs canaux, et laissent entrevoir d'une part leur importance clinique et d'autre part un degré de complexité de plus, puisque deux agents intraveineux modulant tous deux directement l'activité d'un récepteur ne le font pas à un même niveau.

Canaux 2P-K+ (two-pore-domain ‘leak'K+) et canaux HCN (hyperpolarization-activated, cyclic nucleotide-gated)

L'activation des canaux ioniques 2P- K+ par des concentrations cliniques d'anesthésiques volatiles a d'abord été observée sur des cellules nerveuses chez l'escargot, puis chez les mammifères. L'activation de ces canaux entraîne : une augmentation de la conductance K+ avec une hyperpolarisation, une réduction de la réactivité aux potentiels excitateurs au niveau synaptique, et une altération de la synchronisation neuronale. Chez les souris pour lesquelles une délétion du canal 2P- K+ de type TREK-1 a été induite, on observe une réduction de 7-37 % de l'action immobilisatrice des anesthésiques volatils par rapport aux souris sauvages [25]. Ceci suggère que ce canal est une cible des anesthésiques.

L'halothane déprime également les courants K+ liés aux canaux HCN, avec pour conséquence une réduction des potentiels « pacemaker » et une réduction de la fréquence de décharge de certains neurones qui possèdent une autorythmicité. Plus récemment, il a été démontré que l'halothane modulait pour des concentrations cliniques 2 isoformes HCN1 et HCN2 [26]. Parmi les anesthésiques intraveineux, le pentobarbital inhibe les courants potassiques au niveau des neurones thalamiques [27].

Canaux Na+ voltage-dépendants

Les canaux sodiques voltage-dépendants sont des éléments essentiels pour la propagation et l'intégration des signaux neuronaux. Ils participent notamment à la phase initiale de dépolarisation lors de la propagation du potentiel d'action. Les travaux qui ont évalué la place des canaux sodiques voltage-dépendants dans les mécanismes d'action des agents anesthésiques ont produit des résultats contradictoires [28] [29] [30] [31]. Ceci peut s'expliquer par la grande diversité de structures moléculaires des canaux sodiques [32]. En effet, en fonction du canal étudié, des effets pharmacologiques qualitatifs et quantitatifs différents peuvent être observés pour les agents anesthésiques. De plus, sur un même neurone peuvent être présents plusieurs types de canaux sodiques, sensibles ou non aux agents anesthésiques.

La famille des canaux sodiques comprend différents isoformes pouvant avoir une distribution cellulaire et subcellulaire distincte [33]. Chez le mammifère, certains de ces isoformes neuronaux comme les isoformes Nav1.2, Nav1.4, Nav1.5 et Nav1.6 sont inhibés par l'isoflurane et d'autres agents volatils. En revanche, l'isoforme Nav1.8 est insensible à l'action de ces agents [2]. Les anesthésiques volatils inhibent également pour des concentrations cliniques, les canaux Na+ présents sur les terminaisons nerveuses isolées et les neurones des ganglions rachidiens [2].

Différents travaux suggèrent que l'inhibition des canaux Na+ présynaptiques participe à la diminution de la libération de neurotransmetteurs induite par les anesthésiques volatils [34] [35]. Sur une préparation de neurones hypophysaires isolés de rat, l'isoflurane inhibe les courants sodiques au niveau des terminaisons nerveuses et diminue l'amplitude du potentiel d'action par le blocage des canaux sodiques [36] [37]. Toujours sur des neurones de cerveau de rat, cet agent déprime significativement au niveau synaptique l'exocytose vésiculaire induite par le potentiel d'action, ainsi que l'amplitude des courants excitateurs post-synaptiques. Ces effets s'accompagnent d'une faible réduction de l'amplitude du potentiel d'action présynaptique et d'une absence d'action direct sur les courants calciques [38]. Ces données confirment le rôle des canaux Na+ présynaptiques comme cibles importantes des anesthésiques volatils.

CIBLES MOLÉCULAIRES SPÉCIFIQUES ET SITES D'ACTION
ANATOMIQUES DES PROPRIÉTÉS IMMOBILISATRICES, SÉDATIVES, HYPNOTIQUES ET AMNÉSIANTES DES AGENTS ANESTHÉSIQUES

Immobilité

L'abolition par les anesthésiques généraux des mouvements spontanés ou induits par un stimulus semble principalement liée à une dépression des voies réflexes au niveau spinal, en produisant soit un renforcement de la neurotransmission inhibitrice soit un affaiblissement de la transmission excitatrice au niveau des neurones spinaux. De nombreuses données démontrent que les agents intraveineux comme le propofol induisent l'immobilité par leur action sur le récepteur synaptique GABAA [39] [40]. Des travaux réalisés in vivo ont montré que l'administration systémique d'antagonistes du récepteur GABAA diminue considérablement les propriétés inhibitrices du propofol sur les réflexes spinaux [40]. La détection aujourd'hui possible des ARN messagers des différentes sous-unités du récepteur GABAA a permis de montrer que seules les sous-unités 2, 3, 3 et 2 sont présentes de façon significative au niveau spinal, alors que les sous-unités 1, 2 et 2 sont plus abondantes au niveau du cortex, de l'hippocampe et des noyaux thalamiques. Des travaux menés sur des souris knock-in ont précisé que l'action immobilisatrice du propofol et de l'étomidate était quasi exclusivement liée à la présence au niveau spinal, de récepteurs GABAA avec une sous-unité 3 [39] [41]. Pour le diazépam, les résultats d'études, là encore sur des souris knock-in, ont démontré que son effet myorelaxant passe principalement par une action sur les récepteurs GABAA spinaux contenant une sous-unité 2 [42].

Pour les agents halogénés comme l'isoflurane et le sévoflurane, si initialement il avait été suggéré que le récepteur GABAA n'était que modérément impliqué dans leur action immobilisatrice, des travaux plus récents montrent que l'altération de la sous-unité 3 entraîne une absence d'inhibition du retrait de la patte des animaux en présence d'halothane, d'enflurane ou d'isoflurane. Des concentrations d'halogénés de plus de 15-24 % supérieures sont nécessaires chez les souris 3 knock-in pour avoir le même effet que chez les animaux contrôles [39]. Le rôle de canaux potassiques et de récepteurs de la glycine a également été mis en évidence dans l'action immobilisatrice des halogénés [25].

Enfin, l'inhibition des récepteurs canaux impliqués dans la transmission excitatrice apparaît également comme un des mécanismes moléculaires de l'action immobilisatrice des agents volatils. En effet, des travaux réalisés sur des tranches de moelle épinière de souris ont révélé en présence d'enflurane, une inhibition des courants induits par l'activation des récepteurs AMPA et NMDA. In vivo, l'administration intratéchale d'antagonistes du récepteur NMDA a diminué chez le rat la MAC de l'isoflurane d'environ 30 % [42]. Ces résultats sont en faveur d'une contribution de l'inhibition des récepteurs du glutamate à l'action immobilisatrice des halogénés.

Sédation et hypnose

Le terme « sédation » définit une diminution du niveau d'éveil associant un allongement du délai de réponse, une diminution de l'activité motrice et une difficulté à formuler un discours distinct. L'hypnose est le plus souvent définie par l'absence de réponse à la commande verbale. Les études sur des souris knock-in ont permis de comprendre comment l'étomidate produit une sédation et une hypnose. Ces travaux ont mis en évidence une action prédominante de l'étomidate via les récepteurs GABAA présentant des sous-unités 2 ou 3 [43]. Chez les souris 2 knock-in, les effets hypnotiques de l'étomidate, évalués par les modifications du tracé électroencéphalographique et la perte du réflexe de la station debout, restaient présents comparativement aux animaux sauvages [41]. On pourrait en déduire que l'action hypnotique de l'étomidate dépend de manière prédominante des sous-unités 3 récepteurs GABAA et non des sous-unités 2. Cependant, ces données sont surprenantes dans la mesure où les récepteurs GABAA composés de sous-unités 2 sont les sous-types les plus abondants dans le cerveau. Les résultats de différents travaux dont celui de Reynolds et al. [41] mettent en avant une implication des sous-unités 2 des récepteurs GABAA dans la sédation induite par les anesthésiques.

Le site anatomique de l'action sédative des agents anesthésiques a été évalué par plusieurs équipes. Dans une étude associant expérimentations in vivo et in vitro chez le rat, les effets des agents volatils sur le potentiel d'action spontanée des neurones du cortex somatosensoriel ont été déterminés [44]. In vivo, les taux moyens de décharge des neurones corticaux ont été significativement réduits par des concentrations bien inférieures à la MACawake. À la MACawake, le potentiel d'action spontané était diminué d'environ 50 %. De plus, l'importance de la dépression neuronale induite par l'isoflurane et l'enflurane était quasiment identique sur les préparations in vitro de cultures de neurones corticaux, donc en l'absence de structures subcorticales. Pour des concentrations correspondantes à la MACawake, l'action des agents anesthésiques volatils sur les neurones corticaux s'accompagnait d'une augmentation significative de la transmission synaptique inhibitrice GABAergique [44]. Ces résultats mettent en avant le rôle majeur des récepteurs GABAA présents dans le cortex lors du processus de sédation. L'importance des neurones corticaux dans la sédation a également été documentée par des études de neuro-imageries chez l'homme. Il a été démontré que des concentrations subhypnotiques (sédative) d'agents anesthésiques diminuent le métabolisme cortical de 30 à 50 %, alors que l'activité métabolique des structures subcorticales est peu affectée pour ces mêmes concentrations [45]. En résumé, ces différents travaux suggèrent que l'action sédative des anesthésiques généraux implique principalement la sous-unité 2 des récepteurs GABAA présents dans le néocortex. La place des sous-unités 1, 2 et 3 a également été appréhendée par des travaux réalisés sur des souris knock-in. Ces expérimentations ont montré que les effets sédatifs et amnésiants (amnésie antérograde) du diazépam étaient largement liés à une action sur la sous-unité 1 des récepteurs GABAA [46]. On peut donc retenir qu'au niveau du cerveau les récepteurs GABAA présentant les sous-unités 1 et 2 sont responsables de la sédation. Comme ces sous-unités sont le plus souvent assemblées avec des sous-unités 2, certains auteurs suggèrent que l'action sédative des anesthésiques généraux passent par les récepteurs GABAA composés de sous-unité 1, 2 et 2 [47].

Dans le cas de l'hypnose, la participation prédominante des sous-unités 3 des récepteurs GABAA a été suggérée pour le propofol et l'étomidate. Là encore, un certain nombre de données indiquent que les neurones concernés sont situés dans le cortex. En effet, l'étomidate aux concentrations hypnotiques induit une baisse de l'activité des neurones corticaux en culture [42]. Même si dans le thalamus, les sous-unités 2 et 3 des récepteurs GABAA sont exprimés au niveau de différents noyaux, les études menées chez l'animal et chez l'homme n'ont pas mis en évidence d'abolition des fonctions thalamiques au cours de l'anesthésie par étomidate [42]. Ces travaux suggèrent qu'une action au niveau thalamique n'est pas nécessaire pour produire l'hypnose.

Amnésie

L'amnésie définit la perte de mémoire. La mémoire est généralement classée en deux catégories, la mémoire active (mémoire à court terme) et la mémoire à long terme. Le traitement des informations dépendantes de la mémoire active s'effectue au niveau du cortex préfrontal, du cortex sensoriel et d'autres régions du cerveau [48]. La mémoire active a une capacité limitée, alors qu'une quantité quasiment illimitée d'informations peut être stockée au niveau la mémoire à long terme. Il faut savoir que l'information transitoirement stockée dans la mémoire active est ensuite basculée dans la mémoire à long terme [42]. Cependant, si un patient se réveille accidentellement au cours d'une intervention chirurgicale, il ne se souviendra pas nécessairement de cet épisode si l'anesthésie est approfondie, même s'il a été totalement conscient. Ceci indique que le transfert des informations de la mémoire active vers la mémoire à long terme ne s'est pas fait et que ce processus est sensible à l'action des agents anesthésiques. Les propriétés amnésiantes des anesthésiques généraux résultent probablement d'une dépression des neurones de l'hippocampe. Des travaux récents se sont intéressés au rôle de la sous-unité 5 des récepteurs GABAA extrasynaptiques, exprimés de façon prédominante par les cellules pyramidales hippocampales. Ces récepteurs sont extrêmement sensibles aux agents volatils halogénés [49], ce qui peut expliquer le fait que ces agents à faibles concentrations (subhypnotiques) altèrent les capacités d'apprentissage. Cependant, il a été démontré que les animaux 5 knock-out et 5 knock-in avec une réduction de l'expression de la sous-unité 5 au niveau de l'hippocampe ont des performances d'apprentissage améliorées. Il est donc peu probable que les propriétés amnésiantes des agents anesthésiques soient exclusivement liées à une action sélective sur les récepteurs GABAA constitués d'une sous-unité 5 dans l'hippocampe. D'autres régions comme l'amygdale, élément du système limbique, sont considérées comme des structures cibles pour l'amnésie [50] [51]. Les agents volatils altèrent le traitement de l'information dans cette structure par une action sur les voies GABAergiques et glutamatergiques [52].

Figure 5. Concept du « mécanisme multisites et multicibles » de l'action des anesthésiques. Mécanismes supposés des agents volatils (sévoflurane et isoflurane) et des anesthésiques intraveineux (propofol et étomidate) aux concentrations cliniques.

 

En résumé, pour les agents volatils, sédation/hypnose sont induits par une action au niveau du cerveau alors que l'immobilité résulte de manière prédominante d'une dépression des neurones spinaux. Pour les anesthésiques intraveineux, des actions spinales et supraspinales sont nécessaires pour réaliser l'immobilité. Les concentrations effectives pour induirent l'anesthésie diffèrent notablement entre les anesthésiques intraveineux et volatils. Avec les halogénés, ces concentrations sont de l'ordre du mM alors que pour les intraveineux, les concentrations nécessaires sont approximativement 1 000 fois inférieures. De plus, les concentrations sanguines permettant d'induire une sédation/hypnose sont plus faibles que celles utiles pour l'immobilité. Les canaux ioniques impliqués dans la sédation/hypnose sont les membres de la famille des récepteurs GABAA. La sédation implique essentiellement l'activation des récepteurs GABAA composés de sous-unités 2, alors que les sous-unités 3 sont largement impliquées dans l'hypnose (figure 5). Ces données sont probablement aussi vraies pour les anesthésiques intraveineux que pour les agents volatils. Une différence importante entre ces deux types d'agents concerne les mécanismes moléculaires impliqués dans l'immobilité. Les anesthésiques volatils réduisent l'excitabilité des neurones spinaux via de multiples sites. A contrario, les agents intraveineux agissent également au niveau spinal mais quasi exclusivement sur les récepteurs GABAA. Cette différence pourrait expliquer en partie la plus grande capacité des agents volatils à déprimer les mouvements en réponse aux stimuli nociceptifs, ainsi que le rôle plus important des cibles supraspinales dans l'action immobilisatrice des agents intraveineux. L'amnésie semble essentiellement mais pas exclusivement liée à une action des agents anesthésiques sur les récepteurs GABAA composés d'une sous-unité 5 dans l'hippocampe.

VARIABILITÉ INTERINDIVIDUELLE
DE L'ACTION DES AGENTS ANESTHÉSIQUES
EN FONCTION DE MODIFICATIONS LIÉES AU SEXE
OU À LA GÉNÉTIQUE

Modifications liées au sexe

Dans un très récent article de synthèse, le rôle du sexe a été discuté comme facteur pouvant être à l'origine de différences pharmacocinétiques ou pharmacodynamiques responsables d'une variabilité de l'action des agents anesthésiques [53]. La majeure partie de la littérature portent sur les différences pharmacocinétiques, probablement parce qu'elles sont plus faciles à évaluer (mesure des concentrations plasmatiques des agents par exemple), que les différences pharmacodynamiques. Toutefois, ces dernières ont fait l'objet d'études pour la plupart des anesthésiques inhalés à l'exception de l'enflurane. Parmi les anesthésiques intraveineux seuls le midazolam, le thiopental et le propofol ont été étudiés. Il n'existe pas de données pour des agents comme la kétamine ou l'étomidate [53]. On peut retenir de ces différents travaux que la mise en évidence d'une différence pharmacocinétique ne conduit pas systématiquement à une différence clinique, celle-ci peut être contrebalancée par des modifications pharmacodynamiques allant dans la direction opposée [53]. En pratique, des différences pharmacocinétiques, dans le métabolisme ou la clairance, inférieures à 20-30 % entre les 2 sexes, sont sans conséquence clinique [53]. Il n'a pour l'heure pas été mis en évidence de différence dans l'effet hypnotique des agents anesthésiques, en rapport avec des modifications pharmacocinétiques liées au sexe, aussi bien pour les agents inhalés (halothane, isoflurane, sévoflurane et desflurane) que pour le midazolam ou le thiopental [53]. Pour autant, dans le cas du propofol, il semblerait que les hommes soient plus sensibles aux effets de cette drogue avec un réveil moins rapide que les femmes pour les mêmes doses [53]. Une étude rapporte des arguments en faveur de facteurs d'ordre pharmacodynamiques [54], une autre menée chez le sujet âgé montre, tout au moins dans cette population, des facteurs pharmacocinétiques [55]. Bien que les mécanismes précis de cette différence de sensibilité au propofol entre hommes et femmes ne soient pas clairement identifiés, une réduction des doses de l'ordre de 30-40 % est recommandée chez les hommes pour obtenir les mêmes délais de réveil [53].

Modifications génétiques

Malgré les progrès rapides réalisés en biologie moléculaire, la pharmacogénétique des agents de l'anesthésie reste embryonnaire [56]. Cette approche étudie les différences génétiques qui rendent compte de la variabilité interindividuelle pour le métabolisme, l'efficacité et les effets indésirables d'un agent donné. Ces différences peuvent être le fait de modifications des gènes impliqués dans la pharmacocinétique ou la pharmacodynamique des drogues (figure 6). À l'heure actuelle, on dispose de très peu d'études sur les agents de l'anesthésie et seuls les benzodiazépines et les anesthésiques inhalés ont fait l'objet de travaux chez l'homme. La plupart des benzodiazépines sont métabolisées par les enzymes du cytochrome P-450 au niveau du foie et les métabolites sont ensuite éliminés par la bile ou les urines. Les différences génétiques mises en évidence au niveau de ces enzymes semblent avoir essentiellement un impact sur le métabolisme et les effets du diazépam. La demi-vie du diazépam chez les individus homozygotes pour l'allèle (A) du cytochrome CYP2C19 G681A est 4 fois plus longue que chez les individus homozygotes pour l'allèle majeur (G), probablement en raison d'une activité métabolique moins importante du cytochrome CYP2C19 [57]. Ces différences génétiques se traduisent cliniquement par un prolongement de la sédation et de la perte de conscience après administration de diazépam chez les homozygotes pour l'allèle CYP2C19 G681A [58]. Contrairement au diazépam, les différentes études sur le midazolam ont montré que les effets cliniques de cette benzodiazépine n'étaient que modestement associés à des facteurs génétiques. Même s'il a été décrit une diminution de la clairance du midazolam chez les individus présentant les gènes des cytochromes CYP3A4 et CYP3A5. Les conséquences cliniques de ces polymorphismes sont relativement faibles en raison de l'existence d'autres alternatives pour le métabolisme et l'excrétion de cet agent [59] [60] [61].

Figure 6. Déterminants génétiques de l'effet d'une molécule.

 

Dans le cas des anesthésiques inhalés, les travaux de pharmacogénétique ont essentiellement portés sur les effets indésirables de ces agents comme le syndrome d'hyperthermie maligne (SHM) ou l'hépatite induite par l'halothane.

Les études sur le SHM ont retrouvé dans environ 50 % des cas la présence de mutations sur le gène du récepteur de la ryanodine (RYR1) [62] [63]. Vingt-trois mutations différentes de RYR1 semblent être associés au SHM [56]. Les cas les plus sévères de SHM ont tendance à survenir chez les individus avec un « central core disease » , une pathologie musculaire connue pour être associée aux polymorphismes du RYR1 [64] [65]. Une mutation au niveau de la sous-unité 1 du canal calcique voltage dépendant est également présente dans 1 % des cas de SHM en Amérique du Nord. Contrairement au SHM, l'hépatite induite par l'halothane semble liée à une réponse immunitaire sous la dépendance des métabolites produits par le cytochrome CYP2E1 [66] [67]. Cette complication survient approximativement pour 1/10 000 patients [56]. Même s'il existe une tendance familiale, les mécanismes génétiques impliqués ne sont pas évidents, l'activité de l'enzyme CYP2E1 étant dépendante aussi bien de la masse corporelle, de l'alimentation, de la consommation d'alcool, de l'âge, que des polymorphismes génétiques mis en évidence à ce jour [56]. L'importance des études pharmacogénétiques sur les effets indésirables des anesthésiques inhalés contraste avec la quasi-absence de littérature évaluant l'influence de la génétique sur leurs effets hypnotiques.

CONCLUSION

Sur ces 10 dernières années, des progrès significatifs ont été fait dans la compréhension des mécanismes d'action des agents de l'anesthésie tant au niveau moléculaire, cellulaire qu'au niveau des systèmes neuronaux. Il existe maintenant de nombreux arguments pour dire qu'aux concentrations cliniques, la plupart des agents anesthésiques influence la fonction de récepteurs canaux associés à des neurotransmetteurs et plus particulièrement les récepteurs du GABA et du glutamate, au niveau synaptique et extrasynaptique. D'autres canaux ioniques comme les canaux voltage-dépendants et d'autres récepteurs sont également reconnus comme des cibles importantes des anesthésiques généraux. Les mutations spécifiques de ces cibles potentielles chez la souris se sont révélées de puissants outils pour identifier les régions et/ou les sites critiques pour l'action de ces agents anesthésiques. Cette approche permet un passage « élégant » entre les observations faite in vitro et l'analyse des effets anesthésiques généraux chez l'animal entier. Ces techniques, ainsi que la neuro-imagerie fonctionnelle, ont permis de progresser encore dans l'identification des cibles moléculaires et des structures du système nerveux central impliquées dans les principaux effets de ces agents comme l'immobilité, la sédation, l'hypnose ou encore l'amnésie. De nouveaux axes de recherche comme la pharmacogénétique des agents anesthésiques, bien qu'à leurs débuts et nécessitant des études génétiques sur des populations sélectionnées avec des phénotypes bien définis, sont des pistes intéressantes pour envisager d'optimiser l'efficacité et prévenir la toxicité de ces agents.

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